12 Juillet 2026
Bouziane El Boutkhili, le jeune homme d'Aïn-Sefra.
En 1820 naquit Bouziane El Boutkhili, au ksar d'Aïn-Sefra. Dès son plus jeune âge, il fréquenta la zaouïa du village où il apprit à lire, à écrire et reçut une solide éducation religieuse. Son père, affilié à la confrérie de la Tariqa El Kadiriya, cultivait un jardin de deux hectares situé au pied du ksar. Bouziane grandit au sein d'une famille nombreuse où le travail, la solidarité et le respect des traditions étaient les fondements de la vie quotidienne.
À l'âge de quinze ans, il apprit le métier de maçon. Travailleur infatigable, honnête et courageux, il se distingua rapidement par son sérieux. Il était également un excellent danseur de l'Alaoui, danse traditionnelle très appréciée dans la région. Sa prestance, son caractère et sa réputation faisaient de lui l'un des jeunes les plus admirés du ksar.
Chaque année, il rejoignait les caravanes commerciales qui traversaient les Hautes Plaines en direction de Tlemcen. Ces voyages étaient pour lui une occasion de commerce mais aussi de spiritualité. Il ne manquait jamais de visiter la zaouïa de Sidi Boumédienne afin de s'y recueillir. Il parcourait ensuite les célèbres marchés de tissus où il achetait des vêtements pour hommes, femmes et enfants qu'il rapportait à Aïn-Sefra afin de les revendre aux habitants. Grâce à son intelligence et à son sens des affaires, il acquit progressivement une aisance financière qui fit de lui un commerçant prospère.
Lorsque vint le moment de fonder une famille, Bouziane demanda la main de la fille d'un des notables du ksar, également muqaddem de la zaouïa. Mais il n'était pas le seul prétendant. Un homme nommé Kaddour avait lui aussi sollicité la jeune femme. Sa demande avait cependant été rejetée en raison de sa mauvaise réputation et de son comportement violent. Humilié par ce refus et consumé par la jalousie, Kaddour fit de Bouziane l'objet de toute sa haine. Peu à peu, il élabora un plan pour se débarrasser de son rival.
À cette époque, durant les nuits d'été, l'irrigation des jardins se faisait après le coucher du soleil. Chaque propriétaire disposait de son tour d'eau. Les risques d'attaques par des pillards étant fréquents, les jardiniers avaient mis en place un ingénieux système d'alerte. Ils travaillaient reliés entre eux par une longue corde. Si celui qui se trouvait près de la porte du ksar tendait brusquement la corde, cela signifiait qu'un danger approchait. Le jardinier situé en amont montait alors sur le toit du ksar et lançait à pleine voix : « Allah Akbar ! Allah Akbar ! » Aussitôt, les habitants saisissaient leurs fusils et montaient sur les terrasses pour défendre le village. L'alerte générale était donnée.
Les pillards venus du Sud écumaient régulièrement les ksour et les douars situés sur leur passage. Ils remontaient jusqu'aux environs de Mécheria, semant partout la peur et la désolation. Leur chef, Ben H'Seyne, était redouté dans toutes les régions sahariennes et jusque dans les montagnes de l'Atlas. Son nom suffisait à faire trembler les populations.
Profitant de cette période troublée, Kaddour choisit précisément la nuit où Bouziane devait irriguer son jardin. Ce dernier s'y rendit en compagnie de son frère. Arrivés sur les lieux, chacun prit place devant son lopin de terre et commença le travail sous la lumière argentée de la lune.
Caché dans l'obscurité et soigneusement déguisé, Kaddour s'approcha silencieusement de Bouziane. Profitant d'un moment d'inattention, il surgit derrière lui et lui porta plusieurs violents coups de poignard. Gravement blessé, Bouziane eut néanmoins la force de se retourner. Tenant toujours sa pioche, il asséna un coup d'une telle puissance à son agresseur que celui-ci s'effondra sur le sol, mort sur le coup.
Le frère de Bouziane se précipita aussitôt vers le ksar pour appeler au secours. En voyant l'état de son fils, le père prit une décision immédiate. Il fallait le conduire sans attendre au ksar de Tiout, situé à environ dix-huit kilomètres d'Aïn-Sefra. Là vivait El Méliani, un vieil ami de la famille, réputé dans toute la région pour ses connaissances en médecine traditionnelle. Malgré la gravité de ses blessures, tous gardèrent l'espoir que cet homme expérimenté pourrait sauver la vie du jeune Bouziane.
Ainsi commença pour Bouziane une longue lutte entre la vie et la mort, tandis que le destin s'apprêtait à écrire une nouvelle page de son histoire.
Transporté sur le dos d'un mulet, Bouziane fut conduit, après plusieurs heures de marche, jusqu'au ksar de Tiout. Les hommes qui l'accompagnaient arrivèrent enfin à la demeure de Si El Méliani, réputé pour ses talents de guérisseur. Celui-ci les accueillit chaleureusement et fit transporter le blessé dans une chambre où il fut délicatement allongé sur un lit.
Le guérisseur examina aussitôt ses blessures. Il parvint d'abord à stopper l'hémorragie, puis demanda aux frères de Bouziane de quitter discrètement les lieux. Avant leur départ, il leur recommanda avec insistance de ne révéler à personne où se trouvait le blessé, faute de quoi ils risqueraient de graves ennuis.
Dès lors, Si El Méliani consacra tout son savoir au rétablissement de son patient. Il prépara des remèdes à base de plantes médicinales et, grâce à ses connaissances en chirurgie traditionnelle, intervint sur les blessures les plus graves. Avec une grande minutie, il nettoya les plaies, les recouvrit de coton, puis les maintint par de longues bandes de tissu. Jour après jour, l'état de Bouziane s'améliora, jusqu'à ce qu'au terme de deux semaines il soit enfin hors de danger.
Afin de préserver son secret, Si El Méliani installa son malade dans une petite maison indépendante qu'il possédait à proximité de sa demeure. La maisonnette donnait sur un jardin fleuri entièrement entouré d'un mur de près de six mètres de hauteur. Personne ne pouvait imaginer qu'un jeune homme grièvement blessé s'y cachait.
Pendant ce temps, au ksar d'Aïn-Sefra, l'affaire provoquait un immense scandale. Les autorités coutumières firent arrêter le père de Bouziane et ouvrirent une enquête. Il apparut rapidement que le drame avait pour origine une rivalité amoureuse liée à la fille du muqaddem. Celui-ci fut naturellement chargé de diriger les investigations. Kaddour fut enterré le jour même, tandis que le père de Bouziane comparut devant les notables. Le verdict fut sévère : conformément aux usages en vigueur dans le Bled Es-Siba, région alors soumise essentiellement au droit coutumier, il dut verser la diya en cédant l'ensemble de ses biens, un jardin et une maisonnette, à la famille du défunt.
Si El Méliani avait un jeune fils nommé Moulay, âgé de six ans, né en 1864 à Tiout. Comme les autres enfants du ksar, il fréquentait la zaouïa où un taleb lui enseignait le Coran.
Depuis quelque temps, le garçon observait avec curiosité les habitudes de son père. Chaque matin, à midi et le soir, celui-ci se rendait dans la seconde maisonnette en portant un plateau de nourriture. Personne n'était autorisé à y entrer, pas même son épouse ni ses autres enfants. Intrigué, le petit Moulay remarqua également que son père cachait soigneusement la clé dans un endroit difficile à découvrir.
Un jour, profitant de l'absence de Si El Méliani, parti rendre une visite à Aïn-Sefra à l'occasion du deuxième jour de l'Aïd, le petit garçon retrouva la cachette de la clé. Tremblant d'émotion, il ouvrit discrètement la porte. À l'intérieur, il aperçut un jeune homme assis, lisant le Coran d'une voix basse et paisible.
Il s'approcha doucement et demanda :
— Qui es-tu ? Que fais-tu chez nous ?
Bouziane leva les yeux, lui adressa un sourire rassurant et répondit :
— Je suis de la famille. Ton père est aussi un peu mon père. Regarde, c'est lui qui m'a sauvé.
Il lui montra les bandages qui entouraient encore son bras et ceux qui recouvraient son dos.
Émerveillé, Moulay oublia aussitôt sa crainte. Il confia à Bouziane qu'il avait du mal à mémoriser les petites sourates du Coran et que le Taleb se montrait très sévère envers les élèves qui ne récitaient pas correctement les versets. Bouziane accepta avec bienveillance de l'aider à les apprendre.
Avant de se séparer, ils conclurent un pacte. Moulay promit solennellement de ne révéler à personne la présence du jeune blessé dans la maisonnette. Sa parole fut donnée, et le secret demeura bien gardé.
Un jour, Si El Méliani comprit que son jeune fils avait découvert le secret. Au lieu de le gronder, il fut agréablement surpris de le trouver auprès de Bouziane, récitant avec application les petites sourates du Saint Coran. Il comprit alors que le jeune blessé était devenu, pour l'enfant, un véritable maître et un frère de cœur. Rassuré par la discrétion de Moulay, il décida de ne plus maintenir un isolement aussi strict. La porte de la maisonnette s'ouvrit désormais aux membres de la famille. Bouziane partageait les repas avec eux, participait aux conversations et retrouvait peu à peu une vie presque normale.
Cependant, Si El Méliani ne cessait de lui rappeler les dangers qui le guettaient.
« Tu ne dois jamais te montrer en public, lui répétait-il. Les proches de Kaddour pourraient apprendre que tu es vivant. Leur désir de vengeance mettrait non seulement ta vie en péril, mais aussi celle de tous les membres de cette maison. »
Bouziane respecta scrupuleusement cette recommandation. Pendant près d'une année, il vécut discrètement sous la protection de son bienfaiteur, poursuivant sa convalescence et reprenant progressivement des forces.
Lorsque le danger parut s'être éloigné, Si El Méliani jugea que le moment était venu pour son protégé de reprendre le cours de sa vie. Grâce à ses relations, il prit contact avec une caravane des Ouled Sidi Ahmed El Mejdoub. Ces nomades parcouraient chaque année les Hautes Plaines pour rejoindre le Tell, où ils étaient engagés par de grands propriétaires terriens pour les travaux de la moisson.
Afin de ne pas attirer l'attention, Bouziane revêtit les vêtements d'un nomade et rejoignit discrètement la caravane. Après avoir pris congé, avec émotion, de Si El Méliani et de toute sa famille, il prit la route vers le nord.
Le voyage dura plus d'un mois. Les caravanes traversèrent plaines, montagnes et oueds, jusqu'à atteindre les environs de Sidi Bel Abbès, à une dizaine de kilomètres de la ville. Comme à leur habitude, les nomades dressèrent leurs tentes au milieu des champs où ils devaient travailler durant la saison des récoltes.
Habitué à la vie des ksour mais attiré par l'animation des grandes villes, Bouziane profita de ses temps libres pour se rendre à cheval à Sidi Bel Abbès. Il découvrit une cité dynamique où se croisaient commerçants, artisans, militaires et voyageurs venus de tous horizons. Il aimait s'asseoir à la terrasse d'un café, déguster un verre de thé brûlant et observer l'agitation des rues.
Le soir, il fréquentait les quartiers populaires où résonnaient les chants traditionnels, les rythmes des musiciens gnawa et les danses qui animaient les fêtes. Cette ambiance chaleureuse lui rappelait que la vie pouvait renaître après les épreuves.
Peu à peu, l'idée de s'établir définitivement en ville germa dans son esprit. Il demanda au chef de la caravane de lui prêter une petite somme d'argent afin de commencer une nouvelle existence. Celui-ci, qui avait appris à apprécier son honnêteté et son courage, accepta sans hésiter.
Bouziane loua une modeste chambre d'hôtel et se mit aussitôt à la recherche d'un emploi. Grâce à son expérience acquise dès l'adolescence, il trouva rapidement du travail comme maçon. Son sérieux, son habileté et son sens de l'organisation lui permirent de gagner la confiance de ses employeurs. En moins d'un mois, il remboursa intégralement la somme empruntée au chef de la caravane.
Un matin, un crieur public annonça qu'une entreprise de construction recrutait des maçons qualifiés pour d'importants travaux au port d'Oran. Voyant là l'occasion de donner un nouvel élan à sa carrière, Bouziane n'hésita pas un instant. Il monta dans une diligence en partance pour Oran et, dès son arrivée, se présenta sur le chantier.
Ses compétences furent immédiatement reconnues et il fut engagé sans délai. Très vite, il se distingua par son efficacité et son sens du commandement. À peine un mois plus tard, il fut nommé chef d'une équipe composée de plus d'une vingtaine d'apprentis maçons, parmi lesquels figuraient plusieurs ouvriers espagnols. Cette promotion s'accompagna d'une augmentation de salaire qui lui permit de louer une petite maison non loin du port.
Dans le quartier où il habitait, Bouziane fit la connaissance d'une famille italienne qui tenait un restaurant. Accueilli avec bienveillance, il y prit désormais ses repas et passait souvent ses soirées en leur compagnie. Au fil des mois, ces nouveaux liens d'amitié contribuèrent à faire d'Oran la ville où il allait bâtir une nouvelle vie, loin des drames qui avaient marqué sa jeunesse.
Au cours de son séjour à Oran, Bouziane fit la connaissance d'une famille originaire du ksar d'Aïn-Sefra. Cette rencontre raviva en lui les souvenirs de son enfance et de sa terre natale. Avec le temps, des liens de confiance se nouèrent entre eux, jusqu'au jour où il demanda la main de l'une de leurs filles. Le mariage fut célébré dans la plus grande simplicité.
Grâce à son travail acharné et à une gestion rigoureuse de ses économies, Bouziane réunit un capital suffisant pour entreprendre un nouveau projet. Il quitta Oran avec son épouse et s'installa à Tlemcen, alors importante ville de commerce. Il y acheta une maison à étage et investit dans plusieurs activités. Deux magasins furent consacrés à la vente de vêtements, tandis qu'un troisième fut aménagé en boucherie. Son sens des affaires, allié à sa réputation d'homme honnête, lui permit de prospérer rapidement.
De cette union naquit un garçon qu'il prénomma Ahmed, en hommage à ses ancêtres et dans l'espoir de lui transmettre les valeurs qui avaient guidé toute son existence : le travail, la foi et la droiture.
Les années s'écoulèrent paisiblement. Lorsqu'il atteignit l'âge de soixante ans, un profond désir s'empara de lui : revoir une dernière fois le ksar d'Aïn-Sefra où il était né. Malgré les souvenirs douloureux qui l'habitaient encore, il décida d'entreprendre ce voyage.
À peine son arrivée fut-elle connue que la nouvelle se répandit de maison en maison. En quelques heures, tout le ksar apprit que Bouziane, considéré par certains comme le meurtrier de Kaddour, était revenu sur les lieux du drame. Parmi les descendants de la famille du défunt, certains évoquèrent ouvertement la vengeance.
Cependant, le contexte avait profondément changé. Depuis plusieurs années, l'administration française avait établi sa présence à Aïn-Sefra. Un quartier militaire avait été construit au pied du ksar, une brigade de gendarmerie y était installée et un caïd administrait désormais la région.
Informé des rumeurs qui circulaient, le caïd ouvrit une enquête. Accompagné de gendarmes, il se rendit au domicile de la famille de Bouziane et le fit arrêter à titre préventif afin d'éviter tout affrontement.
À cette époque, le petit Moulay n'était plus l'enfant curieux d'autrefois. Devenu un homme respecté, il occupait la fonction de Bach Agha de la communauté musulmane de la région. En apercevant Bouziane, il reconnut aussitôt celui qui, jadis, lui avait appris les premières sourates du Saint Coran. Pourtant, il ne laissa rien paraître de leur passé commun.
Invité à donner son avis, il rappela simplement les faits connus de tous.
« Au moment des événements, déclara-t-il, la justice suivait les règles de la Djemaa. La diya a été intégralement versée par la famille de Bouziane. Celui-ci a été banni de la région conformément à la décision des notables. À cette époque, il n'existait pas de prison dans le Bled Es-Siba. La peine prononcée a été exécutée et il n'existe aujourd'hui aucun fondement juridique permettant de le poursuivre de nouveau pour les mêmes faits. »
Le caïd prit en considération ce témoignage ainsi que les décisions anciennes des notables. Convaincu que l'affaire avait déjà été jugée selon les usages de l'époque, il ordonna la libération immédiate de Bouziane.
Durant les semaines qui suivirent, Bouziane renoua avec les habitants de la région. Son expérience de commerçant lui permit d'imaginer une nouvelle activité profitable à tous. Il conclut un accord avec les tribus nomades et les éleveurs du ksar afin d'acheter leurs moutons et de les acheminer vers Tlemcen, où ils étaient abattus puis vendus.
Ce commerce prit rapidement de l'importance et donna naissance à un marché spécialisé dans la vente de viande. Avec l'humour qui caractérisait souvent les habitants d'Aïn-Sefra, ce marché fut bientôt surnommé Souk El Guetayet – le « marché des chats » –, tant il attirait les félins du voisinage par l'abondance des étals de viande.
Bouziane passa les dernières années de sa vie entre Tlemcen et Aïn-Sefra, heureux d'avoir retrouvé la terre de ses ancêtres sans raviver les anciennes querelles. Il laissa à son fils Ahmed un patrimoine bâti par le travail, le courage et la persévérance.
Ainsi s'acheva l'histoire de Bouziane El Boutkhili. Son destin, marqué par les épreuves, l'exil, la réconciliation et la réussite, demeure le témoignage d'une époque où la parole donnée, la justice coutumière et la solidarité pouvaient, malgré les drames, ouvrir la voie au pardon et à la reconstruction.
FIN