4 Décembre 2024
Isabelle Wilhemine Marie Eberhardt est née à la Villa Neuve au quartier les Grottes - Genève - (Suisse), le 17 février 1877 et décédée à Aïn-Sefra, le 21 octobre 1904 et enterrée au cimetière de Sidi Boudjemaa le 27 octobre 1904.
EXTRAIT : Le 31 mai 1903, l’escorte du nouveau gouverneur général d’Algérie Jonnart était attaquée sur la route menant à la palmeraie de Zenaga par les combattants de Cheikh Bou Amama. Le gouverneur avait échappé de justesse à la mort à cette embuscade. Le but de sa visite était l’inauguration du tronçon Djenien Bourezg - Béni-Ounif qui était achevé.
Du 17 au 18 août 1903, six cent combattants encerclaient le poste militaire de Taghit sous la défense du capitaine Dessusbielle. Les combats avaient duré plusieurs jours et des victimes avaient été enregistrées de part et d’autre.
Le 02 septembre 1903, deux cent combattants prenaient d’assaut à El-Moungar, à trente kilomètres au nord de Taghit, un convoi de ravitaillement, tuaient une quarantaine de légionnaires et blessaient quarante-six sur les cent-dix soldats de l’escorte. Les blessés étaient acheminés vers l’hôpital militaire régional d’Aïn-Sefra.
Le 03 Septembre 1903, les chambres du Sud Hôtel étaient réservées aux journalistes, reporters et photographes dont Jean Rodes, grand reporter du journal « Le Matin » et son équipe.
La journaliste Isabelle Eberhardt arriva sous le pseudonyme de Si Mahmoud à la fin de la première semaine de septembre, en qualité de reporter pour le compte du journal indigène « l’Akhbar » dont Victor Barrucand était le rédacteur en chef. Elle écrivait à son arrivée : « Aïn-Sefra, Bled-el-Khaouf (Pays de la peur)…Pas de passants civils, un silence lourd, presque une impression de ville en danger ».
Elle remplit avec conscience son rôle d’envoyé spécial et interviewa les blessés d’El-Moungar. En donnant quelques détails sur les circonstances de la bataille, elle s’attarda surtout à expliquer l’état d’esprit des troupes très agitées, voire démoralisées. La thèse officielle qu’elle donne : « C’était le Bled El-Baroud (Le pays de la poudre)... Ces blessés (légionnaires) étaient des étrangers pour la plupart qui, venus de France, avaient failli mourir pour une cause qui n’était pas la leur ».
Tous les journaux d’Algérie et de France publient articles, reportages ou témoignages sur la défaite d’El-Moungar et autres attaques sanglantes dans la région qui eurent un retentissement international.
Le général Le Hurault rapportait dans son ouvrage « Expéditions en Haut Guir » le témoignage du gouverneur général d’Algérie Jonnart à l’issue de sa visite à Aïn-Sefra et à Beni-Ounif après la cuisante défaite d’El-Moungar : « …Quant aux motifs de ces agressions, on ne saurait plus les chercher dans la disette. C’est uniquement la haine de l’étranger et du chrétien en particulier qui a guidé nos adversaires. Leur déroute de Taghit effacée en partie par la surprise d’El-Moungar n’a certainement pas diminué leur fanatisme, et l’on m’annonce que de nouvelles « halakat » expéditions des mêmes tribus se préparent dans la région du Guir ». Il ajoutait par ailleurs : « De hautes personnalités également autorisées partageaient donc la même opinion ».
Il cite l’officier Chatelier conférencier à la Sorbonne et interprète de l’armée qui, dans une de ses conférences à Paris en 1903, dit au sujet des moudjahidines de Cheikh Bou Amama à la bataille d’El-Moungar : « Nous avons devant nous des musulmans organisés, bien armés et riches. Appelez-les des loups affamés ou des hors-la-loi, cela ne change rien à leur psychologie particulière ».
Depuis le début de l’insurrection, Cheikh Bou Amama avait compris le jeu des services de renseignements. Les militaires voulaient à tout prix sa tête. Pour eux, il faut casser la résistance en encourageant les bandes de pillards, de voleurs, de bandits, de coupeurs de route, de brigands…toute une armée de loqueteux organisée sous les ordres des bureaux Arabes, des caïds, des aghas et des bachagha. Ces pillards attaquaient les villages, les ksour, les douars, les caravanes…dans le seul but était de le discréditer aux yeux de la population et affaiblir sa mission et aussi de plier les tribus dissidents à se soumettre en demandant « l’amen » au commandement militaire d’Aïn-Sefra.
C’est dans cette situation qu’Isabelle Eberhardt découvrit le Sud Oranais où pillards et soit disant résistants se confondaient dans le langage des militaires légionnaires, Arabes, et des nomades soumis qu’elle rapportait dans ses textes.
De tels événements n’étaient pas sans inquiéter le gouverneur d’Algérie Jonnart. Il limogea le colonel Auguste Constant Cauchemez et nomma à la tête de la subdivision d’Aïn-Sefra, le colonel Hubert Lyautey qui devient, dès son installation, général de brigade. Le 1er octobre 1903, il prit le commandement du territoire et traça une politique dite de pacification en la résumant en ces termes :
« Les plus belles victoires sont les victoires pacifiques. Pour limiter les dégâts, en n’oubliant jamais qu’il faudra reconstruire un jour prochain, dans un pays maintenant hostile, mais où l’on fera naître l’amitié par la reconnaissance, il vaut mieux agir à la façon d’un vilebrequin que d'un marteau ».
Il prit contact avec le lieutenant de Foucauld qui était en mission à Aïn-Sefra, qui devient plus tard l’ermite du Hoggar. Il chevaucha à ses côtés pour profiter de son expérience marocaine et sud algérienne. Lyautey obtient le maintien de l’occupation de Berguent (Maroc), seul point d’eau de la zone frontalière très chaude, afin de contenir les grandes offensives de Bou Amama, principal adversaire, auquel la France coloniale reconnait sa grande volonté farouche de résistant et son titre de grand chef marabout après l’Emir Abdelkader.
Les tribus de la région dans un état de misère se soumettaient finalement au soudard. Fin décembre, une bataille opposa Lyautey au moudjahidine sous la conduite de Cheikh Bou Amama à Mfitla (Forthassa). Les troupes françaises (légionnaires, tirailleurs, zouaves…) étaient renforcées par dix-sept caïds en tête de leurs goums. De lourdes pertes, tant matérielles qu’humaines furent infligées à l’armée d’occupation. Après cette victoire qui était la dernière en territoire algérienne, Cheikh Bou Amama s’empara du Figuguien, une vaste région marocaine. Il installa son quartier général au ksar de Figuig.
Lyautey rencontra dans son bureau à la caserne la journaliste Isabelle Eberhardt. Il lui demanda de collaborer pour la pacification des tribus en tant que spécialiste de la vie nomade et en tant que journaliste, mais elle refusa. Le général, par le biais de la presse, avait eu une idée du caractère franc et dur de cette jeune femme à l’esprit libertaire.
Il priva les tribus de leurs pâturages et les força à se soumettre en leur coupant les vivres. L’occupation française avait perturbé l’équilibre et avait créé l’insécurité dans la région. Dans ce désordre, des fractions de tribus alliées fournissaient des goums et étaient élevées au rang de tribus et de nombreux aghas, caïd et chouyoûkh étaient maintenus dans leurs postes de commandement. Par raillerie ou esprit de vengeance, ils provoquaient d’autres tribus, en traitant Cheikh Bou Amama de « vieux détrousseur ».
De cette situation alarmante le Dr. Boualem Bessaïh, écrivait : « Rien n’a été plus sérieux pour la colonisation que de perpétuer et cultiver les discordes, de multiplier les querelles de vengeance, et partant, de faire jouer aux chefs de Bureaux arabes le rôle de « pacificateur bienveillant » et « d’arbitre équitable ».
Isabelle Eberhardt faisait partie des convois de chameaux, escortés par « les goums, tirailleurs ou spahis » ou se déplacer dans le train. Elle manifestait de suivre les opérations militaires. Un droit de censure sur les télégrammes avait été aussitôt exercé, en vue d’éviter l’envoi de toute nouvelle alarmante ou inexacte. Elle écrivait : « Lors de certaines transactions, on murmurait tout bas le nom qui emplit depuis vingt-cinq ans les échos du Sud Oranais, le vieux nom presque légendaire qui sonne plus étrangement, troublant ici où il y a une réalité : « Bou Amama ».
Elle était sensible, non seulement à la variété des paysages, mais aussi aux gens (nomades, bédouins ou militaires Arabes) dont elle comprenait les pensées et les désirs intimes. Elle rapporte dans ses « notes de routes », les dires de ces gens, leurs sentiments, leurs joies et traduit leurs chants…
Devant cet état de fait, Isabelle Eberhardt n'était pas restée indifférente, début 1904, elle entra en contact avec Ernest Girault, chef du mouvement anarchiste français pour venir constater les méfaits de l'armée coloniale dans la région. Girault était effectivement venu à Aïn-Sefra, mais entre-temps, la journaliste était morte. Ce dernier avait eu la même impression qu'elle : « Dès mon arrivée, écrivait-il, j'étais choqué par l'ambiance : « La ville est militarisée, car à la descente du train, nous nous trouvons en face d'un bataillon d'officiers ». Il fait son rapport en écrivant : « La révolte des autochtones est une révolte JUSTIFIEE (majuscule) : Exécrable domination. Des militaires qui pèsent sur les tribus affamées et tyrannisées, des populations sous la botte du soudard ».
A 27 ans, cette jeune femme avait laissé toute une œuvre qui après sa mort la rendue célèbre. Dans les années trente et quarante, ces écrits étaient traduits en sept langues dont le japonais. Puis viennent les pièces de théâtres, les documentaires, les films qui avaient fait le tour du monde et avaient remué le milieu culturel colonial.
Isabelle Wilhemine Marie Eberhardt est née à la Villa Neuve au quartier les Grottes - Genève - (Suisse), le 17 février 1877 d’une aristocrate russe d’origine allemande Nathalie, Charlotte, Dorothée, Moerder, née Eberhardt veuve du général russe Pavel Karlovitch de Moerder, décédé à Moscou le 27 Avril 1873 et d’un père, médecin musulman.
De père inconnu ? Quelques envieux (colons racistes) avaient ouvert contre elle une campagne immonde touchant à sa personnalité dans le journal bordelais, « La petite Gironde » en avril 1903 (Scandale électoral à Ténès). Elle se défendit courageusement et apporta au même journal ces précisions : « …Je suis la fille d’un père sujet russe musulman et de mère russe chrétienne, je suis née musulmane et je n’ai pas changé de religion. Mon père étant mort peu après ma naissance, à Genève où il habitait, ma mère demeura dans cette ville avec mon vieux grand-oncle ».
…Depuis 1872, madame de Moerder vit à Genève. Elle avait eu toutes les raisons de cacher sa liaison avec le médecin musulman, son adhésion à l’Islam et la paternité d’Isabelle pour ne pas déséquilibrer la vie de sa famille qui était composée de six enfants et du Précepteur. Pour l’intérêt de sa famille, il fallait toucher la part d’héritage de son mari de Moerder, de bénéficier d’une pension et user du prestige de femme de général pour vivre en sécurité dans sa Villa Neuve au quartier les Grottes.
Isabelle Eberhardt n’avait jamais révélé l’identité de son père et elle était toujours présentée comme étant la fille du général russe ce qui l’avait aidée à s’en sortir aux moments difficiles des griffes de l’administration coloniale qui lui était hostile. Et rappelons qu’à cette époque la relation franco-russe était bonne. Que peuvent attendre Isabelle et sa mère de ce père qui les avait quittées précocement ? La seule chose qu’elles avaient héritée de lui et la plus précieuse au monde, c’était « la foi en l’Islam ».
Elle maîtrise plusieurs langues, le russe, l’italien, l’allemand et le français. Elle a une bonne culture en histoire et en géographie et possède des connaissances en philosophie. Un bon niveau d’instruction puisqu’on sait qu’en 1896, elle suit des cours de médecine à l’université de Genève. Elle consacre ses loisirs au dessin et à la peinture. Le précepteur Trophimowsky lui apprend à monter à cheval et, plus tard, elle prouve ses qualités de cavalière. Très tôt, elle lit des romans de Loti, Dostoïevski, Zola et Chateaubriand ... Elle était abonnée à la « Revue de l’Islam » qui se faisait l’écho des livraisons d’ouvrages et de textes sur les pays musulmans et surtout de l’Algérie et d’Egypte... Il était question de Soufisme et des contes Arabes. Elle s’intéresse aux journaux et surtout ceux qui parlaient de la conquête française et les différentes insurrections de chefs Soufi tels que l’Emir Abdelkader, El Mokrani, Lala Fatma N’Soumer, Cheikh Bou Amama…
Isabelle avait une prédilection pour le costume masculin. A Genève, elle accueille dans sa Villa Neuve beaucoup d’étudiants étrangers : des proscrits, des marginaux, des émigrés magrébins, turcs, et autres courants socialistes opposés à la politique du Tsar.
Elle écrivait pour un lectorat libéral et surtout parisien qui reste le seul juge en matière littéraire. Elle écrit : « Il n’y a qu’une chose qui puisse m’aider à passer les quelques années de vie terrestre qui me sont destinées : c’est le travail littéraire… Tu voyageras, tu noteras rapidement le document humain, le mot, la description de choses…». Elle racontait la terre d’Afrique « le Dar el Islam », sa civilisation, ses hommes, son désert, auxquels elle avait rêvé, toute petite dans son enfance genevoise. Elle écrivait plus tard : « Nomade j’étais, quand toute petite, je rêvais en regardant les routes, nomade je resterai, toute ma vie amoureuse des horizons changeants, des lointains encore inexplorés… je continuerai mon chemin à travers la vie, jusqu’à ce que sonne l’heure du grand sommeil éternel du tombeau…».
Fin mai 1897, elle débarque avec sa mère à Annaba. Ce fut à cette époque que sa mère Nathalie se convertit officiellement à l’Islam sous le nom de Fatima Manoubia. Elle prononça la formule de la foi islamique (Chahada) devant l’Imâm de la mosquée de Bou Merouane. Le 27 novembre 1897, elle meurt à la suite d’une crise cardiaque et fut enterrée au cimetière musulman de Zeghouane à Annaba.
Le 3 août 1899, elle arrive à la célèbre ville des milles coupoles juste avant le crépuscule, c’est l’éblouissement. Les premières impressions : « El-Oued, étrange cité aux innombrables petites coupoles rondes, changeait lentement de teinte…Soudain, de toutes les mosquées nombreuses, une voix s’élève, solennelle et lente : - Allahou Akbar ! Allahou Akbar !
En août 1900, elle reçoit l’initiation à la confrérie Kadirya et épouse Slimène Ehnni, musulman très pieux, suivant les rites de l’islam. Cette religion lui avait offert un mari, une famille : la Kadyria dont elle est devenue plus tard, une « Mourida » aspirante.
Peu de temps après leur union, elle est victime d’une tentative d’assassinat le 29 janvier 1901 à Behima (El Oued) par le jeune Abdallah, un illuminé, se disant inspirer par Allah. Elle est blessée au bras gauche à coups de sabre. Durant l’enquête, il déclarait qu’il n’a pas frappé une Européenne, mais une musulmane qui portait un costume masculin, ce qui est contraire aux coutumes et semait le désordre dans la religion. Il est condamné aux travaux forcés et Isabelle, est, quant à elle, signifiée d’un arrêté d’expulsion en tant que sujet russe. Elle réclame l’indulgence du tribunal. Elle signe le recours de grâce introduit par l’avocat de son agresseur. Elle écrit : « J’ai beau chercher au fond de mon cœur de la haine pour cet homme, je n’en trouve point. Du mépris encore moins ». Elle ajoute dans une de ses lettres : « …L’Islam est une religion de fraternité, de justice et de renoncement à tout ce que le fils de Daoud appelait « poursuite du vent » et « vanité des vanités ». « Tout ce qui est en ce monde est vanité, et rien n’en subsistera, sauf le visage de Dieu », dit le Prophète ».
Isabelle Eberhardt ne fut connue du public que par des articles, des nouvelles et des contes qui constituent en eux-mêmes une riche documentation du début du siècle passé, où elle décrit avec force l'horreur des lieux et de leur environnement, la dégradation physique et l'humiliation de tout un peuple.
LA PERLE DU DESERT PUBLIE A LONDRES ET TRADUIT EN 6 LANGUES EUROPEENNES.