Overblog
Editer l'article Suivre ce blog Administration + Créer mon blog

Ain Serfa: Ouest Tribune N°714 du 15/03/1995 ( ISABELLE EBERHARDT la source jaune-Impression Sud Oranais ) par bellaredj boudaoud

                        ISABELLE EBERHARDT                       

                   SOUVENIR DU SUD ORANAIS

                        Chronique de l’année 1903 

Sous le costume de cavalier arabe, Cherifa Toumi, l’animatrice du documentaire "Evénements et traditions de la wilaya de Naâma " passé par l’ENTV au début de la semaine de décembre 1994, a été admirable. Ce costume a peut-être été choisi spécialement pour l’émission afin d’attirer l’attention sur une personnalité historique oubliée, mise à l’écart par le doute. Cette personnalité a aimé le peuple algérien, a embrassé sa religion, l’a soutenu dans sa lutte anticoloniale. Elle a dénoncé le colonialisme par sa plume précise et chaleureuse en sa qualité de romancière, de caricaturiste et de reporter aux journaux l’« Akhbar » et la « Dépêche Algérienne ».

Vêtue en cavalier arabe, elle fit, à cheval, la route vers le Sud oranais sous le pseudonyme de Si-Mahmoud. Ce cavalier n’est autre que la fameuse amazone des sables, la musulmane d’origine russe « Isabelle Eberhardt » surnommée plus tard par les femmes d’Ain-Sefra « Mahmouda », à propos de qui un éminent intellectuel algérien a laissé un jugement courageux et équitable à son encontre dans un article publié dans l’hebdomadaire « Algérie Actualité » n°262 du 25 Octobre 1970 : « A relire ses chroniques de l’année 1903 dans le journal « L’Akhbar», il faut ajouter ; et celles du journal de la « Dépêche Algérienne »...On mesure le degré d’assimilation d’Isabelle à l’Algérie et l’ampleur de sa participation au vécu collectif ». Et plus loin…, " elle convainc déjà de la faillite de la colonisation, car là où Louis Bertrand et ses disciples ne voient qu’apports latins ou chrétiens, elle restitue avec force la permanence des valeurs Arabo-islamiques et la cohésion du monde arabo-berbère. Rien que pour ces raisons, elle a droit à la reconnaissance des Algériens ».

Elle a été traitée de « réfractaire » par le général Lyautey dans ses écrits. Elle est rappelée dans les discours officiels comme celui du gouverneur général de l’Algérie Roger Léonard, le 28 Novembre 1953, dans son discours prononcé lors de l’inauguration du monument du maréchal Lyautey par ces termes : " (Parlant de Lyautey)… Ce traditionaliste éprouve une sympathie surprenante pour les réfractaires, c’est ainsi qu’à Ain-Sefra, il fit la connaissance avec Isabelle Eberhardt, étrange jeune fille russe, dont le talent et la sensibilité témoignent d’une âme demeurée pure, malgré une vie agitée ".

La ville d’Ain-Sefra était la capitale du Sud oranais et le siège du territoire militaire (Subdivision militaire autonome) allant de Ras-el-Ain à Adrar, considéré comme le plus sanglant à l’époque, et comme zone stratégique face à une résistance farouche des tribus de la région et à un Maroc plongé dans l’anarchie.

Ain-Sefra, la source dorée, la source pure qui coule des dunes immaculées, située au centre géographique des montagnes, se distingue par son imposante montagne de fond bleu « Le djebel Mekter » (2061m) qui fait harmonie avec d’immenses dunes de sables disparaissant à l’horizon, un véritable musée à ciel ouvert, tout le long du massif des Ksour ; une région parsemée de dessins rupestres représentant tous les étages du néolithique (du naturaliste au libyco – berbère), un paysage très diversifié (oasis, vieux ksour, tours historiques, une multitude de tumulus, citadelle fortifiée de Bouamama, source thermale de Ain-Ouarka au paysage lunaire et aux gouffres jamais explorés et enfin la station de gravures rupestres de Tiout découverte en 1847 par l’expédition du général Cavaignac. Cette capitale est connue par sa résistance glorieuse face à l’occupant : l’insurrection du Cheikh Bouamama qui a duré plus de vingt cinq ans, l’héroïsme du combattant Mohamed Ould Ali face au colonel Billet au djebel Beni-Smir. A ce jour on peut lire sur la stèle : « Beni-Smir, 5 Novembre 1881 : lieutenant Ledrapier, caporal Bilquez, zouave de 1ère classe Chautboudon, zouaves Orain, Bau, Roche » ;  le 21 Septembre 1900, Mohamed Ould Ali tomba en martyr sous les balles de l’occupant, la guerre de libération nationale qui a poussé l’occupant en détresse à utiliser, pour la première fois dans l’Oranie, le feu de la mort « Le napalm » dans la célèbre bataille du « djebel Mzi »,  région d’Ain-Sefra.

Une région très riche qui ouvre de grandes perspectives aux investisseurs pour engager des opérations concrètes dans les domaines du tourisme, de production de matériaux de construction (ciment, chaux, marbre, verre …etc.…). La wilaya a publiée par l’intermédiaire de la presse divers articles sur les activités de développement de la région.

Après l’insurrection du cheikh Bouamama et les combats de Mohamed Ould Ali, d’autres évènements surgissent dans le grand Sud, renversant les données de l’occupant dans son avancée.

Le 31 Mai 1903, l’escorte du gouverneur général d’Algérie Jonnart est attaquée par les hommes de Si Tayeb Bouamama (fils du Cheikh Bouamama) sur la route de Figuig (Maroc), près de la palmeraie de Zénaga. Le gouverneur, suite aux évènements graves, effectuait une visite de travail dans la capitale du Sud oranais.

Du 17 au 18 Août 1903, six mille combattants encerclaient le poste militaire de Taghit à cent kilomètres au sud de Béchar sous la défense du capitaine Dessusbielle ; les combats ont duré plusieurs jours, beaucoup de victimes ont été enregistrées de part et d’autre.

Le 2 Septembre 1903, deux cents combattants prenaient d’assaut, à El-Moungar, à trente Km au nord de Taghit, un convoi de ravitaillement, tuaient une quarantaine de légionnaires et blessaient quarante six sur les cent dix soldats de l’escorte. Les blessés ont été acheminés vers l’hôpital militaire d’Ain-Sefra. « Ces attaques n’étaient qu’une forte résistance des populations locales à la pénétration coloniale ».

De tels évènements n’étaient pas sans inquiéter le Gouverneur Général d’Algérie Jonnart. Il fallait  mettre fin à l’insécurité du Sud oranais. La puissance coloniale réagit en occupant le 12 novembre 1903 Béchar, pour protéger la ligne de communication entre Béni-Ounif  et les oasis sahariennes, en créant de nouveaux points de défense et, surtout, en nommant à la tête de la subdivision d’Ain-Sefra un homme énergique et capable, le célèbre colonel de l’époque Louis-Hubert Lyautey.

Qui est donc ce Lyautey ? Elève officier de Saint-Cyr devenu commandant à Tonkin, puis à Madagascar, adjoint du fameux général Gallieni, il prit le commandement du territoire d’Ain-Sefra.

Le 1er Octobre 1903.  « Le voilà prêt pour des tâches qui eussent effrayé tout autre que lui », affirmait dans ses écrits le Gouverneur Général d’Algérie Jonnart.

Il trace une politique dite de pacification en la résumant en ces termes

(Lyautey) : « Les plus belles victoires sont les victoires pacifiques. Pour limiter les dégâts, en n’oubliant jamais qu’il faudra reconstruire un jour prochain, dans un pays maintenant hostile, mais où l’on fera naître l’amitié par la reconnaissance, il vaut mieux agir à la façon d’un vilebrequin que d'un marteau ». Il prit contact avec le père de Foucauld – qui devient plus tard l’ermite du Hoggar – qui l’a connu comme lieutenant à Béni-Abbés ; il obtient le maintien de l’occupation de Berguent (Maroc), zone frontalière très chaude, afin de contenir les grandes offensives de Bouamama, principal adversaire, auquel Lyautey et la France coloniale reconnaissent sa grande volonté farouche de résistant et son titre de grand chef après l’Emir Abdelkader.

A la suite des évènements sanglants d’El-Moungar, Isabelle (Si Mahmoud), trouva l’occasion d’aller comme reporter pour le compte l’« Akhbar » dans la capitale du Sud oranais.

A Ain-Sefra, elle rencontra le célèbre journaliste et envoyé spécial du Matin, Jean Rodés. Tous les journaux d’Algérie et de France publient articles, reportages ou témoignages sur la défaite d’El-Moungar et autres attaques sanglantes de la région qui eussent un retentissement international.

Isabelle remplit avec conscience son rôle d’Envoyé Spécial et interviewa les blessés d’El-Moungar, hospitalisés à Ain-Sefra. En donnant quelques détails sur les circonstances de la bataille, elle s’attarda surtout à expliquer l’état d’esprit des troupes très agitées, voire démoralisées. La thèse officielle qu’elle donne : « C’était le Bled El-Baroud » (Le pays de la poudre), ces attaques n’étaient que le moyen de s’opposer à ou de se défendre contre la mainmise coloniale". Pour cela, elle prit contact début 1904 avec le mouvement anarchiste français pour venir enquêter sur les exactions exagérées de l’armée, sous le commandement de Lyautey, sur la population dans le Sud oranais, et ce afin de saisir la communauté internationale.

Le beau-fils d’Elisée Reclus, le chef anarchiste, était venu, mais entre-temps, l’écrivain Si-Mahmoud trépassa. Elle n’avait que 27 ans.

Voici le télégramme reproduit par le journal la « Dépêche Algérienne » au sujet de sa mort : "Ain-Sefra (…) Ce matin 27 Octobre 1904, à 9 heures et quart, on a découvert sous les décombres d’une maison le corps d’Isabelle Eberhardt, dont le nom restera dans l’histoire de la naissante littérature algérienne. Le général Lyautey l’a fait inhumer au cimetière et ce fut une cérémonie touchante car dans le désert oranais on aimait cette jeune femme pour son intrépidité et on la vénérait à l’égal d’un marabout, pour sa science du Coran."

Sa mort accidentelle est survenue lors de la crue catastrophique du 21 Octobre 1904 à Ain-Sefra.

Elle repose depuis au cimetière de « Sidi Boudjemâa » (Ain-Sefra). Sa tombe porte en arabe le nom de Si-Mahmoud sous lequel figure son nom d’état civil : Isabelle Eberhardt, épouse Henni Slimane. Tombe souvent visitée par les touristes qui viennent dans la région.

L’œuvre d’Isabelle apporta beaucoup et d’abord la révélation des souffrances, des douleurs du peuple algérien, l’exaltation du pays dont elle rendit avec force, vérité et poésie les aspects. Ces qualités descriptives égalaient les grands peintres littéraires. Isabelle « Si Mahmoud », la musulmane, fait partie de nous, et il est de notre devoir de la faire revivre comme tous les héros de ce pays.

Je termine cet article par un second jugement publié au sujet d’Isabelle par le même hebdomadaire « Algérie Actualité » du 25 Octobre 1970 et du même intellectuel algérien : « Car anticolonialiste, Isabelle le fut mais avec une part personnelle de générosité, d’abnégation, de militantisme que la critique a unanimement relevée : « qu’elle eût à secourir les opprimés du bled algérien, qu’elle eût à décrire les méthodes coloniales ou à relater les missions expéditives des troupes armées, elle le fit sans fard ni concession et avec une nuance d’émotion que seules savent utiliser les personnes dont la vie fut un apostolat d’humanité ».

La wilaya de Naâma avec toutes ces richesses agro-pastorales, industrielles, historiques et touristiques profitera-t-elle des atouts littéraires de cette grande personnalité ? (Expositions, conférences internationales, documentaires, films, voir publicité).

                           Texte: AIN-SEFRA, « ETE 1904 »

J'ai quitté Ain-Sefra l'an dernier, aux premiers souffles de l’hiver.

Elle était transie de froid, et de grands vents glapissants la balayaient, courbant la nudité frêle des arbres.

Je la revois aujourd'hui tout autre, redevenue elle-même, dans le rayonnement morne de l'été, très saharienne, très somnolente, avec son ksar fauve au pied de la dune en or, avec ses koubbas saintes et ses jardins bleuâtres.

C'est bien la petite capitale de l'Oranie saharienne esseulée dans sa vallée de sable, entre l'immensité monotone des Hauts-Plateaux et la fournaise du sud.

Elle m'avait semblé morose, sans charme, parce que la magie du soleil ne l'enveloppait pas de l'atmosphère lumineuse qui est toute la splendeur des villes au désert.

Et maintenant que j'y vis en un petit logis provisoire, je commence à l'aimer.

Sans hâte, je m'en vais vers le Ksar, au pied des dunes.

Là, il y a encore quelques aspects sahariens : les grands dattiers qui ne changent pas à travers les saisons, les koubbas blanches, immuables à travers les siècles, dans la poussière et la nudité du décor.

Elles entourent le Ksar, les koubbas saintes, et veillent comme des sentinelles de rêve et de silence.

Les marabouts, Sidi Boutkhil, patron d'Ain-Sefra, Sidi Abdelkader Djilani, Emir des Saints de l'Islam, Sidi Sahli, protecteur des chameliers et des nomades…

Dans l'ombre des koubbas, des voix pures de jeunes filles invisibles psalmodient des litanies surannées, avec l'accompagnement sourd des tambourins.

                                 (Dans l'ombre chaude de l'Islam-Isabelle Eberhardt).

PAR BELLAREDJ BOUDAOUD

 

                                       --ooOoo--     

 

Ain Serfa: Ouest Tribune N°714 du 15/03/1995 ( ISABELLE EBERHARDT la source jaune-Impression Sud Oranais ) par bellaredj boudaoud
Partager cet article
Repost0
Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :
Commenter cet article