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L'AFFAIRE OULD SBAA-DJEFAL

L'AFFAIRE OULD SBAA-DJEFAL
L'AFFAIRE OULD SBAA-DJEFAL

              L’affaire « Ould Sbaa » avait fait écho en Algérie et en métropole. Un crime était commis à Aïn-Sefra, siège du Territoire du Sud-Ouest de l'Oranaie, le dimanche de ramadhan de l’année 1930 au centre-ville, rue Si Moulay. Des journalistes d’Oran et d’Alger étaient venus pour couvrir cet évènement tragique. Chaque matin, à la poste, ils câblaient à leurs journaux. Le Sud Hôtel affichait complet. La population de la ville avait passé cette dernière soirée dans l’inquiétude. Tout le monde était étonné et s’interrogeait : « comment se fait-il que durant la nuit de ce mois sacré un musulman soit assassiné aussi sauvagement ? » Dans la « Une » de la presse, on lit en gros caractère : « A la veille de l’Aïd, un meurtre crapuleux a été commis dans un des grands magasins de blé ». D’après le journal « Le Matin » : un grand céréalier est assassiné dans son magasin. Selon le médecin légiste, la victime avait reçu plusieurs coups mortels au côté gauche. Son rein était complètement broyait. Le nombre de coups et leur force, était assenée avec la fureur d’un forcené. D’après l’enquête, le garde nuit qui faisait sa ronde habituelle l’avait trouvé gisant dans une mare de sang. Le meurtre s’est déroulé entre dix-huit heures et dix-huit heures trente, c'est-à-dire, une demi-heure après l’Aden du moghreb qui annonçait la rupture du jeûne. Les réverbères étaient allumés et la porte du magasin était grande ouverte. La pluie ne s’arrêtait pas de tomber et les rues étaient désertes. Selon Missoum, un employé chargé de la distribution du blé, affirmait que toute la recette avait disparu ainsi que les documents. Ça doit chiffrer à des milliers de francs. Il ajoutait que son patron mettait son argent dans des sacoches en cuir dite « Zaboula ». Un reçu était trouvé dans une des poches de la victime, il s’agit d’un mandat qui était envoyé, le jour même, à sa femme pour faire des achats pour l’Aïd. Le juge d’instruction avait chargé l’inspecteur Durant de la police criminelle pour ouvrir une enquête. En présence du médecin-légiste, il constata qu’il y avait eu une lutte acharnée, des traces de griffes sur la gorge et des cheveux dans les ongles de la victime. Ils étaient quatre, d’après les bols de soupe, les cuillères et les verres à café non passés à la vaisselle. Au sol, des mégots de cigarette, des bouts de bougie, une boîte d’allumettes était écrasée sur le tapis. Des traces de pas et un bout de tissu, probablement de la chemise arrachée à l’assassin. Tous les recoins du magasin ainsi que la petite chambre où la victime avait installé son lit et une petite table à tiroirs pour ranger ses documents étaient minutieusement examinés. Durant l’interrogatoire, le policier avait posé une question de routine à Missoum : « Qui d’après vous, avait fait le coup ? »

         - Les nomades, Mr. l’inspecteur !  Ould Sbaa n’a pas d’ennemis en ville.

           Les pièces à conviction étaient remises à l’inspecteur adjoint Michel,  pour analyse.  

        Un article dans « L’Echo d’Oran », signé Lemoine, se basant sur le rapport de police, écrivait : « Ould Sbaa était originaire de Mascara et père de cinq enfants. Il était actionnaire à la C.O.B (Compagnie Oranaise de Blé) et avait signé un contrat commercial avec l’administration pour alimenter  l’armée et les besoins de la population. Le transport de la marchandise était assuré par train suivant une convention passée avec le géant céréalier mondial, Vidal Manegat et la société de transport de grains de la C.F.A. Le blé était acheminé à partir du port d’Oran. Des dizaines de wagons de dix tonnes étaient déchargés chaque jeudi sur le quai de la gare. Aussitôt les wagons garés, le blé en vrac était mis en sacs par des dizaines d’hommes qui travaillaient pour le compte du commerçant. Une partie était acheminée dans des charrettes vers les silos de l’armée et une autre partie était stockée dans des grands magasins loués au centre-ville où chaque lundi on procédait à la distribution au vue d’un reçu signé par le responsable de la S.A.P. (Société Agricole de Prévention). Le blé était subventionné et le rationnement était  obligatoire. Les fouilles ne se sont pas arrêtées au niveau du magasin pour trouver l’arme du crime.  Il fallait faire évacuer dehors des centaines de sacs de blé. Le commerçant se déplaçait constamment au Nord pour passer commande et revoir sa famille ».

          Le lendemain matin, le magasin était vidé par les employés et une dizaine de volontaires qui étaient réquisitionnés par l’administrateur pour leur prêter main forte. Avant la fin de la journée, l’arme du crime était trouvée mais la police était demeurée silencieuse, secret d’enquête oblige. Après l’autopsie, la victime était enterrée au cimetière musulman de Sidi Boudjemaâ.

           Une semaine plus tard, il y a eu du nouveau dans l’affaire. L’inspecteur Michel, après avoir interrogé les personnes ayant un lien avec la victime, un certain Azzouz et trois de ces camarades étaient  placés en garde à vue. Ils étaient vus, le soir même, par le garde champêtre, Dinar, alors qu’ils traversaient l’oued, aux environs de dix-huit heures à peu près et non loin du lieu du crime. Il affirmait à la police que durant cette soirée, lui et ses amis venaient juste de terminer une partie de carte « Ronda » au café maure « Bou Ameur » et voulaient rejoindre leur domicile pour rompre le jeûne. Ses compagnons déclaraient qu’ils n’ont rien vu, ni entendu et ce n’est que le lendemain qu’ils avaient entendu parler de l’assassinat. Ils étaient libérés après avoir signé leurs dépositions.

           Selon une instruction : « tout nomade qui arrivait en ville est considéré comme suspect ». Les aghas, bachaghas, chefs de tribu étaient informés pour faire des recherches à leur niveau aux ksour et aux douars de la région. Rien ne devrait être négligé pour retrouver le ou les coupables.

           Le 5 juillet 1930, la France célèbre le centenaire de la colonisation en Algérie. Une grande fête à laquelle toutes les tribus du Territoire ont participé. Des coupes "Equestres Fantasia" ont été remises aux deux meilleures troupes de chevaux et de dromadaires. Des prix ont été décerné aux jeunes gagnants dans d'autres disciplines sportives et culturelles.  

     En ce début d’année 1931, l’enregistrement à l’état-civil des indigènes était lancé. L’établissement de cartes d’identité était obligatoire. Chaque lundi, jour de marché, le photographe, M. Le Roux, était chargé par l’administrateur de faire des prises de photo aux nomades. Ils devaient lui présenter un ticket signé par le secrétaire de la commune, M. Molteni.

          Durant l’été, chaque soir, l’ambiance s’installait à la place. La musique était animée par une troupe composée de colons et d’Arabes. Toute une foule joyeuse, dansait au rythme des airs joués. Les journalistes s’installaient sur la terrasse de l’hôtel pour se rafraîchir, se divertir et écouter de la musique. On n’arrêtait pas de discuter de l’affaire criminelle qui avait secoué la région. Un soir, au restaurant, Le Roux demandait un jus d’orange. Dans une table non loin de la sienne, deux hommes discutaient de l’affaire. L’un d’eux parlait en élevant la voix : « L’arme du crime a été retrouvée. C’est un poignard « bousaâdi ! ». En entendant la conversation, il se rappela d’une discussion entre deux nomades. Un jour de marché, il avait reçu un groupe de bédouins pour la prise de photos. Son stock de pellicules était épuisé. Il quitta aussitôt son atelier pour aller s’approvisionner chez le Père Le Lay de l’Institution Lavigerie des Pères Blancs. Sur son chemin de retour, il avait entendu la voix de l’un d’eux :

       - Dit à Djefal, si jamais tu le rencontres de me rendre mon poignard. Je le lui ai prêté pour se raser la barbe et voilà plus de six mois que je ne l’ai pas revu.

         - Je l’ai vu lors de la Waâda de Sidi Ahmed El Mejdoub au ksar d’Asla, répondit-il.

           Le photographe demanda un café pour se remémorer la scène puis il quitta l’hôtel et se dirigea vers son labo pour consulter la liste. Il regardait attentivement les photos qu’il avait développées. Oui, c’était bien Miloud Ould Aïssa et Kaddour Ben Slimane. C’est peut-être la clé du mystère qui va nous amener à l’assassin, pensait-il. Vers quatre heures de l’après-midi, il rencontra M. Molteni, au café-bar « Le Zanzibar ». Il le trouva à sa place habituelle devant un verre de cognac. Il demanda un whisky et s’assit en face de lui. Après le salut, il lui fit le récit de la conversation des deux nomades. « Voilà ! Mon ami. Tu détiens la clé de l’énigme. Bravo ! Je te remercie pour ce renseignement. Nous allons à l’instant même voir l’inspecteur qui est chargé de l’enquête ». Le voyant rougir, il lui dit : « Ne craint rien ! Une simple formalité de police. Et surtout, il ne faut parler à personne ». Au commissariat, le sergent Michel, devant sa machine à écrire, rédigea sa déposition.

          Deux jours plus tard, on arrêta Miloud dans sa tente près du col de Founassa. Pour Kaddour, aucune trace, il parait qu’il avait passé la frontière pour aller chez les Béni-Guil, une tribu marocaine.

                Le lendemain, Le Roux était convoqué par le juge d’instruction pour confrontation avec le nomade. Il assista à l’identification de l’arme du crime. Miloud disait qu’il avait prêté son poignard à Djefal et depuis il ne l’avait plus revu. L’inspecteur l’invita à entrer dans une salle à côté où il avait déposé sur une longue table douze poignards presque identiques les uns, les autres, parce qu’ils étaient tous fabriqués par le même artisan  Kaci Zouaoui.

          -  Voici une série de poignards, lui dit-il, calmement. Allez ! Montre-nous le tien ?

              Il regarda minutieusement les poignards alignés, un à un. Au sixième, il cria : « le voilà ! C’est le mien.  Regardez, les signes sur la lame ! C’est avec un poinçon que je l’ai marqué pour pouvoir l’identifier en cas de vol ».

               Le criminel est identifié : c’est Djefal. Il faut l’arrêter le plus vite possible avant qu’il ne passe la frontière, lança le juge, tout heureux et ordonna à Miloud de ne pas quitter la ville. L’inspecteur, ravi, le visage rouge de joie, avait exigé à ce qu’aucune information ne soit divulguée.

            Ce n’est qu’après une semaine de recherches minutieuses que les mokhazni avaient trouvé l’assassin chez son oncle à Dermel, un petit bourg près de la frontière marocaine où il s’apprêtait à partir pour le Ksar de Figuig au Maroc afin de se cacher chez les Ouled Ali. Une partie du magot était récupérée dans une caissette en bois.

             Arrivé par train les mains menottés puis conduit par les policiers au commissariat où il n’avoua son crime que sur la présentation du poignard par l’officier et en présence de son ami Miloud. Djefal était un homme grand de taille, brun, une bonne et franche figure de nomade. Il était beau, avec son visage émacié, ses cheveux noirs, à moitié cachés par un turban blanc presque usé, et ses grands yeux ardents fixaient le plafond et des fois, erraient dans l’espace comme s’il cherchait quelque chose. Il déclarait :

           « J’étais en compagnie de Slimane El Ghoul et de deux autres, Laïd et Cherif. On a préparé le coup ensemble bien avant le ramadhan. Nous sommes des voleurs, certes, mais pas jusqu’à commettre un crime. On volait pour faire vivre nos familles. La sécheresse pesait lourdement sur nos dos. On est devenu fragile. Une simple maladie pourrait nous emporter. Ce soir là, on était armé de poignards et chacun avait sur lui une bougie et une boite d’allumettes pour déjouer dans le noir la victime qui était robuste et d’une grande taille. Il pouvait à lui seul nous écraser tous les quatre. On était caché derrière les dromadaires qui étaient attachés à l’abreuvoir du marché et là, accroupis, les yeux grands ouverts à attendre le souffle coupé, l’appel du muezzin. Il fallait s’assurer que tout était désert et que le juif Freidja aurait fermé son magasin. On était mouillé par la pluie qui n’arrêtait pas de tomber. Les rues ruisselaient d’eau. Un torrent venait de la rue principale et faisait déborder les rigoles. Les claquements de pas de quelques passant se font entendre, clairsemés, comme des ombres, et disparaissaient promptement dans les rues du centre-ville pour aller rompre le jeûne. Le commerçant ferma enfin son magasin et quitta les lieux en tournant par la rue qui menait à la place Lyautey. Ce n’était qu’à cet instant-là, que nous nous sommes approchés tout doucement de la grande porte du magasin. J’ai moi-même frappé et j’ai demandé en hurlant, que je suis un client nomade qui veut partager le souper du « ftour ». Allah accorde beaucoup de bienfaits à celui qui invite à sa table quelqu’un qui a jeûné ». Le loquet cria et Ould Sbaa apparut comme un géant et fut surpris de voir les trois autres qui entraient après moi, mais devint confiant en reconnaissant Slimane pour avoir travaillé pour lui. Il nous accueillit chaleureusement à sa table qu’une lanterne éclairait. Il déposa la petite marmite de soupe de la cassolette en terre cuite dite « mejmar » pleine de charbons ardents, et tira rapidement d’un sac, un gros pain dit : “fougasse” et des dattes. Il tira d’un carton des bols et nous servit à manger comme ses enfants. L’Adhen retentit pour annoncer la rupture du jeûne. Aussitôt, un silence régna où on n’entendit que le bruit des cuillères sur les bols et les bouches qui mâchaient de la nourriture comme des machines. On avait faim. Nos corps étaient presque déshydratés. La journée était dure. Sur cette faible lumière, on cherchait avec nos yeux exorbitants quelque chose de plus précieux  que la nourriture ou l’eau. Il s’agit bien sûr, des sacoches en filali, appelée : « Zaboula ». Une fois rassasiés, Ould Sbaa débarrassa la table et nous servit le café. Ce n’est qu’à ce moment-là que nos yeux avaient trouvé le repos lorsque Slimane nous montra du doigt une grande caisse en bois où est inscrit en gros caractère : « Thé 79 ». Je me levais un peu pour m’assurer. J’ai fini par être soulagé en voyant les trois sacoches à l’intérieur de la caisse, dont l’une d’elles, débordait de billets de banque. C’était toute la recette de la journée. Il fallait faire vite avant l’arrivée des gardiens de nuit et la tournée du garde champêtre. En un clin d’œil, Slimane se leva et alla vers un des sacs de blé, comme convenu dans le plan et cria vers Ould Sbaa : « Eh ! Ya Sidi, vient voir ce qu’il y a dans ce sac ». Il se leva difficilement vu sa taille et son poids tel un éléphant et alla voir. Au même moment, j’éteignais la lumière et j’allumais une bougie que je plaçais sur une bascule et entre-temps, les deux autres grimpèrent comme des singes la montagne de sacs de blé et juste au-dessus de lui, ils font écrouler des dizaines de sacs pour l’écraser, mais ce dernier, à l’affût, sauta à côté et les sacs tombèrent à ses pieds. Conscient du danger, il fonça sur Slimane en lui assénant un coup de poing à la figure, puis se retourna comme l’éclair vers moi et m’attrapa à la gorge et me serra fortement avec ses gros doigts jusqu’à ce que les orbites de mes yeux allaient éclater et ma respiration était presque coupée. Mes amis se sont jetés sur lui pour le renverser, mais le bonhomme était très fort. Seuls les coups de poignards ont eu raison de lui et succomba, foudroyé, à terre, mais avant de tomber, il m’arracha le poignard qui s’envola au milieu de la montagne de sac. Rechercher l’arme fut impossible. J’ai soufflé la bougie et on a quitté le magasin en prenant la direction de l’oued. Au bout d’une demi-heure et en contournant le village nègre, on a croisé des cheminots qui allaient à la gare leurs lanternes allumées. On est arrivé au terrain de football des Pères Blancs pour partager le magot. Sans compter l’argent, chacun a pris une part. C’était une fortune ! Devant un arbre qui nous a paru le plus grand, on a creusé une fosse et on a enterré les sacoches. Tout cela était fait dans la précipitation et la peur d’être repéré. Ensuite, chacun était parti de son côté. Il a été convenu que dans un mois on devait se rencontrer dans un lieu insoupçonnable « les gorges de Ben-Zireg », (un vieux passage de rôdeurs) et là, nous discuterons de notre avenir ». Djefal signa sa déposition. L’inspecteur  lui demanda :

               - Pourquoi, vous n’aviez pas porté les sacoches avec vous ?

            - Les sacoches contiennent des documents. Elles nous font peur. C’était comme si on trainait avec nous le corps d’Ould Sbaa. Nous n’avions pris que l’argent. Nous ne savions ni lire, ni écrire.

         Le lendemain, le juge d’instruction ordonna à trois mokhazni d’amener le criminel pour déterrer les sacoches et récupérer les documents. Arrivés sur les lieux, Djefal se perdit et ne sut plus où il les avait enterrées dans ce bois de tamarin “arich”. Il a creusé plus de dix fosses mais en vain. C’est devant un grand arbre qu’on a enterré les sacoches, lança-il aux gardes. Ce travail de recherche avait duré jusqu'à la tombée de la nuit. Ecrasé par la fatigue, il est enfermé dans une cellule.

           Deux jours plus tard, on arrêtait Slimane et les deux autres à la frontière avec l’argent volé. Durant l’interrogatoire, tous les trois affirmaient qu’ils n’avaient rien dépensé. Ils signèrent leurs dépositions puis, sur ordre du juge d’instruction, ils furent conduits au terrain de football des Pères Blancs pour déterrer les sacoches. Sur les lieux, ils n’arrivaient pas, eux aussi, à trouver l’endroit. Plusieurs fosses étaient creusées mais sans résultat. Les recherches avaient duré jusqu’au crépuscule. Après le dîner, ils étaient enfermés ensemble dans une cellule pour la nuit avant d’être conduits à la prison d’arrêt militaire.

           M. Doublon était désigné d’office pour défendre Djefal. Le Roux avait fait sa connaissance au commissariat. Pour en savoir plus sur l’affaire, l’avocat lui donnait rendez-vous chaque soir à l’hôtel où il avait loué une chambre pour toute la durée du procès. C’était un grand bonhomme large d’épaule, à la figure blafarde, la quarantaine environ, et des cheveux noirs en coupe de mode. Il portait un costume bleu marine, une chemise blanche et une cravate noire. Il lui fit savoir que l’accusé était un dur de caractère, taciturne et renfermé. Avant de le quitter, il lui fit savoir aussi qu’il figurait sur la liste des témoins qui comparaitront à l’audience. Pour l’accusé, ajouta-t-il : « il n’y a pas à s’inquiéter ! On demandera aux juges les circonstances atténuantes ».

          L’instruction avait duré six mois. Le Roux rencontra Boualem, l’oncle de Djefal, au marché. Au café Rzini et tout en sirotant du thé, il lui fit le récit de sa visite à la prison : « Au parloir, je l’avais trouvé malade. Il avait de la fièvre et toussait sans arrêt. Il me racontait les misères de sa claustration en pleurant : « chaque jour, je subis la violence des geôliers : des coups de poing, des coups de bâton, des gifles et des insultes racistes. La nourriture était dégoûtante : un ragoût de navets ! Je passe des nuits blanches, des cauchemars qui m’agitent comme un malade mental. Je souffrais de leur haine. Ils ont du mépris pour tout ce qui est arabe ». En poussant un soupir du plus profond de son âme, il me dit : « Je regrette mon geste mais j’ai peur de la justice des Roumis ». 

            Le 20 août, à sept heures du matin, M. Doublon, en ouvrant la fenêtre de sa chambre d’hôtel, regardait la voiture cellulaire qui se dirigeait tout doucement vers le tribunal d’instance. A l’intérieur du palais de justice, Djefal et trois gendarmes s’isolaient dans une pièce. A huit heures, la salle d’audience était pleine à craquer. Le soleil matinal pénétrait par les vitres ouvertes et frappait violemment les yeux. Il y avait des voix, des appels, des chaises qu’on déplace. Tout un remue-ménage. Le Roux prit place à côté d’un notable. Il remarqua trois journalistes qui se tenaient près d’une table sous le banc des jurés et discutaient entre eux. Il connait l’un d’eux, c’était un envoyé spécial du journal « La Dépêche Algérienne » qu’il avait croisé plusieurs fois au commissariat et qui, à chaque rencontre à l’hôtel, il le questionnait sur le déroulement de l’affaire. Il s’appelait David Smith. Il lui dit un jour : «  vous êtes un photographe professionnel. J’ai mentionné votre nom et vos déclarations dans mon journal. Vous aviez rendu un grand service à la justice. Tout le monde vous en remercie ! ».

      Le procès de Djefal se déroulait en présence des autorités civiles et militaires. Le commandant de la division militaire et les autres officiers étaient au premier rang et juste derrière, étaient assis, le Bachagha, l’imam et trois notables qui représentaient la communauté musulmane. La sonnerie avait mis fin au tumulte avec la rentrée des juges. Le président, en robe rouge, s’assit sur le fauteuil au milieu des deux autres qui portaient des robes noires. Il se leva et déclara que l’audience est ouverte et recommanda au public le silence. On fit entrer le détenu dans le box des accusés. Djefal parut sombre avec sa barbe noire qui lui tombait sur la poitrine. Dans le prétoire, on arrivait à distinguer le visage pâle de son oncle Boualem qui était assis près d’un des frères de l’accusé.

           Le procureur fit une lecture rapide de l’acte d’accusation puis ce fut l’appel des témoins par un greffier. Un traducteur était assis entre l’inspecteur et l’huissier et intervenait à chaque fois sur l’ordre du président. Le Roux était le premier à témoigner puis les autres ont suivi : Missoum, le gardien de nuit, les deux gardes-champêtres puis vinrent : Miloud, Kaddour, Azzouz, ses trois amis et enfin l’inspecteur Durant. La séance était levée pour un quart d’heure puis elle fut reprise avec l’entrée des trois détenus dans le box des accusés. Le président les avait questionnés en commençant par Slimane El Ghoul puis ce fut le tour des deux autres : Laïd et Cherif. Ils avaient déclaré qu’ils étaient des voleurs, certes, mais pas des meurtriers. Quant à Djefal, il regrettait son geste criminel et demanda pardon à la famille du défunt. L’avocat, après avoir délibéré, demanda à la Cour d’accepter les circonstances atténuantes pour son client. Il se tourna vers les jurés et lança : « c’est par légitime défense qu’il avait agi ». Le procureur furieux, se leva et lança : « coupable de meurtre avec préméditation ! ». Les juges et les jurés s’étaient retirés pour délibérer. Les accusés étaient amenés dans la pièce à côté. Après une demi-heure de débat, la sonnerie retentit. Tout le monde reprit place. On fit entrer les accusés. Le président lit les réponses à haute voix : «  Coupable ! Coupable ! Coupable !...Et prononça la sentence : «  Djefal est condamné à mort et sera fusillé à la date et au lieu qui seront indiqués ultérieurement ». Il demanda à l’accusé s’il n’avait rien à ajouter. Djefal en détresse, affolé par le verdict qui vient de tomber, lança avec une voix cassée et les larmes aux yeux : «  je ne voulais pas le tuer ! Je n’avais pas eu le choix ; il m’avait pris au cou et je n’arrivais pas à respirer. J’étouffais ! Regardez ! Il y a encore des traces sur ma gorge. J’ai frappé jusqu’à ce qu’il m’ait lâché, sinon, c’était ma fin. Je me suis défendu, M. le président , nous voulions seulement l’assommer. On avait besoin d’argent. On est des pauvres. On n’avait pas de quoi faire vivre nos familles. Je regrette mon acte, je demande votre clémence. » L’accusé, les yeux mouillés, regarda du côté de son frère plus âgé que lui, avant de quitter son box, flanqué de deux soldats. Slimane El Ghoul (1) et les deux autres seront jugés par la Cour de Mascara et seront transférés le dix du mois par train. Ils étaient accusés de complicités dans d’autres délits.

        Le soir à l’hôtel, Le Roux rencontra l’avocat et autour d’une table, ce dernier lui dit : « j’avais accompagné Djefal avec mes yeux, jusqu’à ce qu’il soit enfermé dans la voiture cellulaire pour être reconduit à la prison. C’est douloureux ! J’avais eu beaucoup de compassion envers ce jeune homme que la justice des hommes voulait lui arracher la vie. C’est triste ! Je vais faire un dernier geste pour ce malheureux, je vais adresser une lettre de grâce au Président  de la République tout en accusant la société de n’avoir pas donné importance à ces pauvres nomades qui vivaient dans la misère  ».

           Au début de l’automne, et avant l’aube, trois charrettes attendaient dehors devant le portail de la prison. Il faisait encore nuit, les soldats à cheval en ligne. Après quelques formalités administratives, l’officier ordonna le départ.  Par le bout du matin,  Djefal menotté, était conduit au lieu-dit « dalâa » (2) une petite colline rocheuse sur la première charrette tirée par deux mules. Il était assis entre deux soldats et en face, l’imam Si El Hachemi qui ne cessait de lui demander d’invoquer le pardon d’Allah. La deuxième voiture s’y trouvait le juge, le commandant, l’administrateur et le Bachagha. La troisième était occupée par deux officiers militaires, le photographe et l’avocat. Ce cortège était suivi par une foule de curieux en haillons. Arrivée sur les lieux et après la lecture de la sentence, le juge prononça au condamné : « Adieu et pitié pour votre âme ! ». Deux soldats le conduisaient à un poteau situé à une cinquante de mètres où on l’attachait avec une corde. En homme courageux, il refusa le bandeau rouge et cria : « Ô Allah ! A qui j’ai demandé pardon toute la nuit, chasse de cette terre les « roumis » injustes ! » Tout le monde se mettait au garde à vous. Au dernier coup de clairon, le peloton se place, six en position “debout” et six en position “assise”. Ils s’arment sur le cri d’un officier et lança : « En joue, feu.. ! ». Les coups sont partis, Djefal n’est plus de ce monde. A l’instant, comme si Allah avait entendu sa prière, l’appel de l’Adhen retentit et brisa le silence de la ville encore endormie. On l’enterra, le jour même,  au cimetière musulman de Sidi Boudjemâa.

    1) Durant les années soixante-dix du siècle passé, l’endroit a été aménagé en cimetière et un mausolée a été érigé en honneur du petit fils de Cheikh Bouamama qui a déclenché l’insurrection contre la France (1881-1908) : Sidi Ahmed Bouamama.

    2) Slimane El Ghoul surnommé par la suite Slimane el Mbassi « le condamné » a été condamné à perpétuité par le tribunal de Mascara et fit le voyage avec Henri Charrière, appelé plus tard « Papillon » à la Guyane Française à partir de Saint Martin de Ré sur le bateau "La Martinière". Ce dernier était lui aussi condamné pour meurtre aux travaux forcés à perpétuité, le 28 octobre 1931, meurtre qu’il a toujours nié. (Voir Henri Charrière-Wikipédia.com). Slimane était connu sous le nom de « moustache », surnom que lui avait donné son ami Papillon. Ils ont partagé la même cellule durant plusieurs années. Vingt-cinq ans plus tard, Slimane Lembassi, a été libéré. A son retour au pays, il ne cessait de parler de sa détention avec une grande fierté et montrait le tatouage sur sa poitrine, d’un papillon exécuté par Henri Charrière. Il mourra à un âge avancé dans le milieu des années soixante du siècle passé à Béchar.

           Laïd et Chérif ont été condamnés à sept ans de prisons et seront conduits par train à la prison de Berrouaghia et depuis on ne les a jamais revu. Leurs parents disaient d’après les dire de leurs compagnons de cellule qu’ils ont été tués dans la prison et enterrés dans une fosse commune.

         Six ans plus tard, les sacoches et les documents ont été retrouvés à un stade avancé de détérioration par un certain Bouchnine qui travaillait chez les Pères Blancs. Ils ont été remis à l’administrateur. D’après un article du journal “L’Echo d’Oran”, il était question de lettres de change et de billets à ordre qui représentaient des milliers de francs. Ces documents commerciaux ont été négocié avec la banque domiciliataire et la coquette somme avait été remise à la famille d’Ould Sbaâ.

     (Cette histoire véridique était racontée et notée d'après les témoignages des gens de la ville de versions différentes. Par manque de documents, les noms choisis des policiers, avocats, journalistes...étaient inventés).

                                                                                                                     B.BELLAREDJ

   

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