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Devoir de mémoire : Cheikh Bouamama- Isabelle Eberhardt.

         Devoir de mémoire : Cheikh Bouamama- Isabelle Eberhardt.

                                   Le Quotidien d'Oran N° 779 du 18/04/1997

                      REVUE ISLAMIQUE ALGER JUIN 2006 (Haut Conseil Islamique Alger)

 

DEVOIR DE MEMOIRE - CHEIKH BOUAMAMA

Isabelle Eberhardt et l’insurrection de Bled El Khaouf                                  

                                               

Cheikh Bouamama engagea une des plus longues insurrections dans L’Afrique du Nord qui a duré un quart de siècle (1881-1906) contre l’occupation française. Cette lutte continuait celle Sidi Slimane Ben Hamza et sont oncle Sidi Laala dans le sud du pays.

Dès la première victoire de Cheikh Bouamama à la célèbre bataille de Tazina, le 19 Mai 1881, qui a duré plus d’une semaine, où le colonel Innocenti a subi une cuisante défaite, la presse coloniale commençait déjà à s’inquiéter et voyait le climat insurrectionnel se perpétuer. Elle ne cessa d’appeler à frapper « vite et fort ». Pour les autorités militaires, il fallait réduire à tout prix cette insurrection en un «rezzou saharien. ».

D’après les témoignages des officiers français, qu’il faut considérer avec beaucoup de prudence, et d’autres, recueillis, comme celui du témoin du siècle, Sellam Faradji de Fendi, moudjahid de Cheikh Bouamama, âgé de 114 ans en 1981 (Centenaire de Cheikh Bouamama), nous avions pu enregistrer 12 batailles et 22 accrochages tout le long de cette insurrection.

En septembre 1903, à la suite des évènements sur les répressions du Ksar de Sfissifa, le siège de Taghit et la bataille d’El-Moungar, qui ont eu un retentissement international, Isabelle Eberhardt, sous le pseudonyme de « Si-Mahmoud » reporter du journal « L’Akhbar », arrive à Ain-Séfra, capitale du Sud Oranais et siège du territoire militaire autonome, considéré à l’époque comme le plus vaste et le plus sanglant d’Algérie, dont la superficie est d’environ  44.340.000 hectares, soit les 5/6 de celle de la France.

Isabelle Eberhardt écrit : « Ain-Séfra, Bled El-Khaouf » (Pays de la peur)…Pas de passants civils, un silence lourd, presque une impression de ville en danger ». Elle manifestait de suivre les opérations militaires, mais sa présence affolait les officiers militaires. Un droit de censure sur les télégrammes a été aussitôt exercé, en vue d’éviter l’envoi de toute nouvelle alarmante ou inexacte. Elle écrit : « Lors de certaines transactions, on murmurait tout bas le nom qui emplit depuis vingt cinq ans les échos du Sud – Oranais, le vieux nom presque légendaire qui sonne plus étrangement, troublant ici où il y a une réalité « Bouamama ».

En ce début du siècle, Isabelle Eberhardt était la seule qui s’employait à dévoiler l’humanité des musulmans (courage, fidélité, hospitalité…) dont la plupart des journalistes et écrivains coloniaux, à leur tête un certain Louis Bertrand, qui reprenaient à leur compte la devise « par la croix et le fer », donnaient des caricatures en parlant de sauvages vivant dans l’obscurantisme. Un jugement équitable est rendu à l’encontre de cette romancière de talent par des spécialistes. Je résume, « Par ses écrits, elle fut un adversaire de la colonisation forcée de l’Afrique du Nord , non par mépris spécial des Français, mais simplement par haine de toute civilisation, car là où l’idéologue colonial, le raciste, l’académicien Louis Bertrand (1866-1941) et ses disciples avaient cru pouvoir renouer avec l’Afrique latine en enjambant l’arabo-berbérité façonnée par l’Islam, Isabelle Eberhardt restituait avec force la permanence des valeurs arabo-islamiques et la cohésion du monde arabo-berbère ». Louis Bertrand, encore aux croisades dans les années trente, reprochait aux musulmans de ne pas vouloir se faire naturaliser, alors que la naturalisation est une abjuration de la loi musulmane et une insulte à la famille. Seul, un musulman de talent, un héros de la révolution, a pu lui répondre. Mr Violette, gouverneur de l’Algérie à l’époque, écrit «Un indigène de réel talent, M. Ferhat Abbas, vient de publier, sous le titre « Le jeune Algérien », une réponse cinglante aux déclarations de M. Louis Bertrand. Il leur rappelle qu’eux aussi, de 1863 au décret Crémieux, n’ont pas utilisé la naturalisation qui était à leur portée, et il ajoute : « Voilà donc ce bon néo-Français, dont les aïeux ne se sont arrêtés en Algérie que parce qu’ils y étaient moins persécutés que partout ailleurs, qui a assisté indifférent à cinquante années de luttes et de deuils, le voilà maintenant qui s’empare de l’étendard de Jeanne d’Arc pour nous fermer l’accès au parlement français, et il nous indique, pour y entrer, la petite porte : la naturalisation. Nous nous souvenons, nous, que cette naturalisation a existé pour lui de 1863 à 1871. Qu’a-t-elle donné ? Rien ! C’est peut-être pour cette raison que ce monsieur nous la conseille à son tour ».

Un autre Louis Bertrand apparaît, mais sous une autre forme, rappelant des propos racistes et grotesques contre le peuple algérien et son histoire, en la personne d’Edmonde Charles roux, « Prix Goncourt 1982 ». Elle est l’auteur de deux romans sur Isabelle Eberhardt ; le premier est intitulé « Un désir d’Orient », le second, « Nomade j’étais ». C’est dans ce dernier livre, publié le premier mars 1995 et dans la partie «Sud-Oranais » qu’elle donnait une fausse vision au lectorat arabe en général, et maghrébin en particulier, sur une partie de l’histoire de l’Algérie, et insultait en même temps l’un de ses symboles, « Cheikh Bouamama ». Elle écrit : «  Depuis 1881, les attentats contre nos postes n’avaient d’autres instigateurs que lui (…), ce redoutable rebelle impénitent (…), ce vrai chef de horde, ce Gengis Khan… Cette vieille crapule (…) dont les bandes armées et les violences affolaient les colons et l’opinion française depuis plus de vingt ans ». Dans la fin de la préface, en peut lire : « Cette « terre aimée » qu’elle (Isabelle) avait comprise mieux que personne.

              Bouamama le prestigieux

Cette terre qui est à nouveau ravagée par la haine et le sang (la décennie noire)». Triste comparaison pour un peuple qui a lutté pour recouvrer sa liberté au prix de son sang depuis 1830. Par contre, Cheikh Bouamama était considéré autrement par les officiers supérieurs de l’armée coloniale, ses adversaires : le commandant De Pimodan (1899/1900) écrit : « En fait, beaucoup de musulmans révèrent toujours dans Bouamama  le dernier grand Chef qui ait lutté contre les chrétiens en Algérie, qui ait combattu pour Dieu et pour Mahomet…Il reste à leur yeux le symbole de la résistance contre la conquête, contre les idées modernes, contre la croix ». Pour le général Lyautey, d’après Kohn Klein : « Lyautey disait : « Ce marabout Bouamama… c’est un terrible, un insaisissable et un prestigieux ».

Il a fallu à la France plus d’un demi-siècle (1845 - 1903) pour arriver à atteindre l’oasis de Béchar; ce qui a permis d’occuper, par la suite, le Sahara, le Maroc et de pénétrer dans l’Afrique Noire.

Isabelle Eberhardt, « Si-Mahmoud », remplit avec conscience son rôle d’envoyer spécial et interviewa les blessés d’El-Moungar. Elle écrivit : « Ces blessés étaient étrangers pour la plupart, qui, venus de France, avaient failli mourir pour une cause qui n’était pas la leur ». Elle fait la connaissance du général Lyautey qui prit le commandement du Territoire d’Ain-Séfra, le 1er Octobre 1903. Il traça une politique dite de pacification et demanda à Isabelle Eberhardt de collaborer, mais elle refusa : « Elle récusait ! Elle dénonçait ! Elle ne craignait rien, pas même la vindicte des pères Fouettard qui, las des solutions discrètement négociées, réclamaient à cor et à cri de vraies batailles et des communiqués de victoires ».

Début 1904, elle prit contact avec le mouvement anarchiste français pour venir enquêter sur les exactions de l’armée coloniale, sur la population civile, suite aux défaites infligées par les moudjahidine de Cheikh Bouamama aux colonnes du général Lyautey aux batailles de Sidi Belhouari, d’El-Guettaef et de Mfitla.

A propos de la soi-disant collaboration d’Isabelle Eberhardt avec Lyautey, avancée par certains auteurs. On conçoit mal qu’un « agent espion » des militaires demande aux  anarchistes de venir constater les méfaits de ceux-là. Ainsi, cette thèse se trouverait définitivement écartée. Effectivement, le beau-fils d’Elisée Reclus, un des responsables de mouvement anarchiste, serait venu mais entre-temps, l’écrivain était morte.

               Isabelle Eberhardt, hôte à la Zaouïa de Cheikh Bouamama à Figuig (Maroc)                                                                                    

A Figuig, en compagnie de Sidi Ben Cheikh, moqaddem de la zaouïa de Sidi Slimane Bousmaha, patron de Béni-Ounif, elle rencontre Cheikh Bouamama, ce qu’elle n’osait pas mentionner dans ses « Notes de route », mais elle révèle l’importance de son influence dans la région. Elle écrit : « J’ai rencontré Si Mohammed Ben Menouar dit Sid-Ahmed, cousin et beau-frère de Bouamama (…). Je regarde ces deux hommes dont la surface polie et avenante cache des abîmes, ces hommes à l’âme fermée, à la volonté opiniâtrement tendue vers un seul but : « Servir Bouamama ».

En sa qualité de journaliste, elle obtient du commandement militaire l’autorisation pour aller séjourner quelque temps dans la Zaouïa de Kenadsa. Sous le pseudonyme de « Si Mahmoud Ould Ali », jeune lettré tunisien, elle rencontre le moqaddem de la confrérie des Zianiya, Sidi Brahim Ben Cheikh. Elle séjourne dans cette Zaouïa pendant deux mois (Juin et Juillet 1904). Elle y médite et prie. Elle écrit : « Je suis l’hôte de ces hommes. Je vivrai dans le silence de leur maison. Déjà, ils m’ont apporté tout le calme de leur esprit, une ombre de paix a pénétré les replis de mon âme ». Son séjour à Kenadsa lui a permis de découvrir les femmes Doui-Ménia. Elle écrit : « Elles ont une beauté farouche qui se laisse voir par les trous de leur tuniques couleur de terre. La pauvreté est pour elles une chose naturelle, ce n’est pas une déchéance. Elle s’imagine que tout le luxe tient dans la beauté d’un cheval ou dans le manche d’un poignard ».

Le mois d’août 1904 : Isabelle Eberhardt échappe à la surveillance militaire. Aucune biographie n’a pu déterminer où elle était durant ce mois, mais dans ses « Notes de route », elle écrit: « Bencheikh, le serviteur le plus dévoué de Bouamama, pour la centième fois depuis que je le connais, il me dit: « Si-Mahmoud, tu devais aller voir Cheikh Bouamama à sa Zaouïa nomade près de Djebel El-Teldj ». Certains biographes prétendent que la rencontre entre Isabelle et Cheikh Bouamama n’eut jamais lieu, car depuis 1903, le vieux, affaibli, remontait vers le Nord, alors que cette même année, il recevait à son état major à Figuig, l’Emir Abdelmalek EL-Jazairi, fils de l’Emir Abdelkader. Durant cette période chaude, face à l’armée de Lyautey et au makhzen marocain, Cheikh Bouamama et son fidèle allié, le Cheikh Jilani Ben Abdesselam, surnommé « Le Rogui Bouhmara », l’homme à l’ânesse grise, chef du mouvement insurrectionnel marocain contre le Sultan frivole Abdelaziz, remportèrent plusieurs victoires, jusqu’à ce qu’ils assiégèrent Oujda (Maroc) le 17 Janvier 1905. L’Emir Abdelmalek EL-Jazairi se voit confier la direction de l’armée du Rogui.

De retour à Béni-Ounif, Isabelle Eberhardt est atteinte de la maladie palustre (paludisme) qui était répandue dans la région. Elle écrit : « Au milieu de tout cet assombrissement des choses, le village sans arbre, sans une tache de verdure, était d’une laideur sinistre de lieu de détention ». Elle sent bien le caractère étranger, dégradant. Elle est  terrassée par la douleur et la fièvre, elle rejoint Ain-Séfra où elle est hospitalisée durant quinze jours. Le 21 octobre 1904, le jour de sa sortie de l’hôpital, elle avait 27 ans, elle rejoint Slimane, dans une maisonnette à un étage qu’elle a louée dans le quartier riverain de l’oued. Le rendez-vous se termine tragiquement. Crue subite de l’Oued. Isabelle est enfouie dans les décombres de sa maison. Slimane, son mari, parvient à s’enfuir. Le corps d’Isabelle est retrouvé deux jours plus tard. Près de son corps, sont retrouvés des manuscrits plus ou moins endommagés par la boue de l’Oued, et qui, par la suite, sont confiés à Victor Barrucand, son éditeur.

Isabelle « Si-Mahmoud » est enterrée au cimetière de Sidi Boudjemaa à Ain-Séfra, sur cette terre d’Algérie qu’elle a tant chérie pendant les quelques années que la vie tourmentée qu’elle a eu lui a laissées pour pouvoir aimer les musulmans. Le général Lyautey disait : « Elle était ce qui m’attire le plus au monde : « une réfractaire » (…). Trouvez quelqu’un qui est vraiment soi, qui est hors de tout préjugé, de toute inféodation, de tout cliché, et qui passe à travers la vie aussi libéré de tout tel que l’oiseau dans l’espace. Quel régal… ». C’est peut être grâce à elle que ce soi-disant pacificateur sans cœur, comprit enfin que ces «sauvages » sont bien des êtres humains qui sont certes différents, étant donné qu’ils appartiennent à une civilisation jadis de lumière. Convaincu, il écrit : « Et puis, voyez- vous, il y a tout de même une chose qui ne saurait être traitée de quantité négligeable, ce sont les indigènes, ces frères, non pas inférieurs, mais différents ».

Pour conclure, il conviendrait :

  • De créer une fondation « Cheikh Bouamama » à Moghrar Tahtania (Ain-Séfra), lieu où il est né en 1833.
  • De reconnaître la personnalité d’Isabelle Eberhardt en tant qu’Algérienne.
  • De rebaptiser la rue qui portait son nom jadis : rue Isabelle Eberhardt.

L’inscription de sa tombe au patrimoine communal aura pour but de la conserver dans un état original. Il faudrait donc éviter qu’elle soit défigurée, ni par le badigeonnage intempestif des pierres tombales, ni par l’édification de murs, grilles ou d’un autre monument sur le site. Il s’agit, simplement, d’empêcher qu’elle soit endommagée et veiller à la propreté de ses abords et de son accès.

  • Qu’une journée d’étude soit organisée, le 21 octobre de chaque année, en commémoration de sa mort.
  • Possibilité de jumelage avec la ville de Genève (Suisse) où elle est née le 17 Février 1877.

Par cette occasion, je lance un appel à toutes les associations culturelles nationales et internationales, à tous les intellectuels et artistes, à tous les passionnés d’Isabelle Eberhardt que dans sept ans, la ville d’Ain-Séfra fêtera l’anniversaire du centenaire de sa mort, le 21 octobre 2004. Soyez au rendez-vous.

Je termine par ce verset du Coran, qu’Isabelle Eberhardt a utilisé en fin de son célèbre manuscrit « Les Journaliers ». Elle écrit : « Dieu connaît les choses cachées et la sincérité des témoignages ».

 

PAR BELLAREDJ BOUDAOUD

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M
Merci d'avoir soulevé ce petit pan de l'Histoire avec nous. c'est toujours un plaisir d'apprendre de nouvelles choses.
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A
Le cheikh bouamama est ne exactement a ksar al hamam alfougani a figuig sa descendence vie encore la ils sont connu sous le nom de famille belhorma
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B
Si c'est exact, je vous félicite. Envoi moi son extrait de naissance. La grande majorité de la famille de Cheikh Bouamama vit à Aïn-Sefra et Moghrar Tahtania où il est né selon le chercheur Ruisselet. Le commandant De Pimodon dans son livre : Oran, Tlemcen, Sud Oranais, précise qu'il est né en 1840 à ksar al hamam alfougani à Figuig. Merci du commentaire, l'essentiel c'est de rendre hommage à ce grand combattant de la liberté.